Verschave François-Xavier, Noir silence / Qui arrêtera la Françafrique ?,
éd. Les Arènes, 2000
(p.333)
La privatisation de la guerre, c'est encore plus d'irresponsabilité. C'est
l
'impunité des crimes politiques. Elle est incompatible avec les (p.334)
choix de civilisation de l'Union européenne. LaFrance et les pays de
l'Union se doivent de ratifier la convention adoptée par l'ONU en
1989, qui condamne (,le recrutement, l'utilisation, le financement et
l' entraînement de mercenaires ". Puis ils devront se mobiliser pour la
faire appliquer à l'échelle mondiale. À quoi servirait que les Quinze
aient unanimement voté la création d'une Cour pénale internatio-
nale, capable enfin de sanctionner les crimes collectifs les plus graves,
s'ils laissaient de vrais-faux "privés" les commettre à la place des
forces dites régulières ?
Les holdings mercenaires, observe le politologue Richard Banégas,
ressemblent aux " grandes compagnies concessionnaires qui, avant et
pendant la colonisation, assurèrent leur prospérité par la militarisa-
tion du commerce, en se faisant octroyer, au besoin par la coercition,
des contrats exclusifs d' exploitation des ressources naturelles".
Guidées en fait par les services secrets occidentaux, ces entreprises
en armes aspirent à disposer de l'usage de la "violence légitime" au
lieu et place des États, jusqu' à être dotées de « presque tous les pou-
voirs de la souveraineté 1 ',. Quelle régression !
On nous dit qu' il serait irréaliste d' enrayer la montée des armées
privées. Même des responsables de l' ONU ont discrètement rencon-
tré mi-mars 1999 les dirigeants des compagnies MPRI, Sandline,
Executive Outcomes et Levdan pour envisager de travailler avec elles
de manière "relativement" institutionnelle 2. Mais tolérerions-nous
en Europe la présence de telles armées, guidées de surcroît par une
puissance étrangère ? Si nous ne l'acceptons pas chez nous, pourquoi
croyons-nous que les Africains devraient l' accepter ? .
En France, l' on pourrait commencer par sortir des oubliettes les
articles 85 et 89 du Code pénal : « Sera puni d'un emprisonnement
de un à cinq ans et d'une amende de 3 000 francs à 40 000 francs,
quiconque, en temps de paix, enrôlera des soldats pour le compte
d'une puissance étrangère, en territoire français},. Encourent la
détention criminelle à perpétuité « ceux qui auront levé ou fait lever
des troupes armées, engagé ou enrôlé, fait engager ou enrôler des sol-
dats ".
(p.335) La France et son armée sont de plus en plus gênées pour interve-
nir directement dans les conflits africains. Alors, elles considèrent
l' armée tchadienne, formée ou déformée par leurs soins, comme un
réservoir de combattants. On peut y puiser à loisir un contingent
tout-terrain, bénéficiant de la logistique tricolore, pour intervenir
dans les conflits de la région. Par procuration. Un tel contingent par-
ticipe à la guerre ethnique au Congo-Brazzaville, aux côtés de Denis
Sassou Nguesso. Un autre a été envoyé combattre au Congo-
Kinshasa avec les alliés de Kabila. Un troisième a déconsidéré la
force interafricaine d'interposition en Centrafrique. Le recours aux
troupes de Déby n' est pas des plus judicieux, et l' expérience a donné
des résultats mitigés. Elle est néanmoins significative.
Au long des années quatre-vingt-dix, des commandos burkinabè
ont eux aussi joué les tirailleurs de la Françafrique, au Liberia et en
Sierra Leone. Moins dépendantes de Paris, des légions angolaises,
équipées entre autres par le réseau Pasqua, concourent aux intérêts
français dans les deux Congos. Le tout bénéficiant des libéralités de
l'ami Kadhafi.
pax franca (p.336)
(p.338) Les tirailleurs de la Françafriqueseront le plus souvent de la
chair
à canon. Comme leurs arrière-grands-oncles, « la force noire à consommer
avant l'hiver » dont parlait Clémenceau *, quand débarquèrent les renforts
africains à l'automne 1914.
· in : Fottorino Eric, in : OPCF, La politique africaine au
Parlement français, Karthala, 1998, p.22
(p.345) Je résume . Glencore a gagné des milliards sur le pétrole russe,
de
concert avec les décideurs moscovites, ce qui a creusé d' autant la
faillite financière de la Russie. Ces décideurs-là ont aussi bradé
l'arsenal de l'Armée rouge, les créances de leur pays 1, plus dix mil-
liards de dollars du FMI. Beaucoup de perdants, quelques gagnants.
Une part de ces flux (pétrole, armes, dettes) viennent se brasser entre
la Bank of New York et les eaux profondes de l' offshore angolais. Elf
et les réseaux sont aUX premières loges. Ils sont au mieux avec le pré-
sident Dos Santos et les dirigeants de Luanda.
(p.347) A cheval entre les Services et les affaires, il se fait volontiers
trans-
****ter et accompagner en Libye par son ami Dominique Bouillon.
Ce fastueux promoteur immobilier possédait la compagnie aérienne
Air Entreprise. Protégé de l'ancien ministre de la Justice Jacques
Toubon, il accompagna la belle-fille de ce dernier, Sophie Deniau,
dans le naufrage de la station de ski Isola 2000. Une sombre affaire 4.
Elle a coûté au contribuable français 253 millions de francs, com-
plaisamment ajoutés au trou du Crédit Lyonnais, fin 1996, par le
ministre des Finances Jean Arthuis, un collègue de Toubon. Ce der-
nier préside le Club 89, un concentré de Françafrique. Marchiani
n' est pas pour rien dans ce dossier verglassé, ni son entregent dans le
monde arabe : il conservait des liens très amicaux avec Sophie
Deniau, ancienne attachée de presse de Charles Pasqua ; c' est lui qui
proposa au tandem Bouillon-Deniau l"affaire'' Isola 2000. La sta-
tion appartenait au richissime homme d' affaires libanais Tarek Abu
Kater via une holding luxembourgeoise, la SIADF, filiale d'une
société libérienne. Le Liberia est trop ruiné pour qu'une société
puisse y fonctionner ; c' est par contre un paradis fiscal, et une plaque
tournante du trafic de drogue. Une filiale du Crédit Lyonnais finance
comme il se doit l' achat de cette étrange personne morale, la SIADF, à
hauteur de 450 millions. La station de ski fait faillite, une partie de
l'argent s'est envolée au Luxembourg.
(p.350) L'une de ces fonctions est la justice. Ce n'est pas en la bafouant
que l'on améliorera les choses en Libye, en France et en Afrique. Or,
avant même le procès de mars 1999 contre les six responsables
libyens de l'attentat contre le DC10 d'UTA, qui fit dix ans plus tôt
170 morts, Paris adressait un courrier diplomatique officiel selon
lequel " le gouvernement libyen avait donné satisfaction aux autorités
judiciaires françaises en ce qui concerne l' attentat perpétré contre le
vol UTA 722 ". Tripoli n' avait ni jugé, ni livré ces terroristes à la
jus-
tice française, réduite à les condamner en leur absence. Kadhafi
s'était contenté de verser une indemnisation forfaitaire. Furieuses,
les familles des victimes ont obtenu l'instruction d'une plainte contre
Kadhafi.
(p.352) En principe, la présence de l'armée française en Afrique est
struc-
turée, au début de l'an 2000, par huit accords de défense
(Centrafrique, Cameroun, Comores, Côte d'Ivoire, Djibouti,
Gabon, Sénégal, Togo), plus d'une trentaine d'accords d'assistance
militaire technique (Algérie, Bénin, Burkina, Burundi, Cameroun,
Centrafrique, Comores, Congo-B, Côte d'Ivoire, Djibouti, Gabon,
Guinée, Guinée équatoriale, Madagascar, Mali, Maroc, Maurice,
Mauritanie, Niger, Rwanda, Sénégal, Seychelles, Tchad, Togo,
Tunisie, Zaïre... 2), et des troupes permanentes dans cinq pays
(p.353) (570 hommes en Côte d'Ivoire, 3 000 à Djibouti, 580 au Gabon,
1 060 au Sénégal et 980 au Tchad). L'accord de défense avec le
Centrafrique s'est perdu dans la forêt. Certains accords d'assistance
ne sont plus appliqués - avec le Rwanda par exemple. Les effectifs
prépositionnés dans les bases africaines sont en nette diminution (de
8 000 en 1997 à 5 600 en 2002), économies obligent. Mais l'armée
française renforce en même temps ses capacités de "projection"
rapide. Elle a aussi créé dix écoles d'officiers à vocation régionale 1,
qu' elle compte marquer de son influence.
Cette présence militaire française souffre d' au moins trois vices de
consentement :
- à la fin de 1999, la plupart des accords, signés dans la foulée
d'indépendances largement confisquées, étaient au service de pou-
voirs illégitimes (dictatures ou " démocratures") ;
- ils servent les desseins d'une puissance étrangère, la France,
dont la politique africaine manque considérablement de lucidité,
faute d' avoir fait le deuil de son Empire;
- ils renforcent le plus souvent des armées, des gendarmeries ou
des gardes présidentielles à base régionale ou clanique, sinon raciale.
(p.354) Quelques hommes politiques français ont pris conscience du
caractère intenable de cette présence militaire contrainte. Ce n'est
pas étonnant de la part de l' ancien Premier ministre Pierre
Messmer . ayant lui-même combattu dès 1940 pour l'indépendance
(p.355) de son pays, avant de se retrouver aux premières loges des guerres
coloniales en Indochine et en Algérie, il a vite compris que le mouve-
ment de décolonisation était irrépressible. Il est l'un des rares
hommes d'État français à tirer les conséquences des indépendances
africaines 1 .
« Je suis très réservé sur les interventions [militaires] fran- .
çaises [en Afrique]. J' en ai vu dès le début les difficultés et les
ambiguïtés. Tout a été dévié et ce, dès les années soixante. /.../
Avons-nous vraiment raison de jouer le dernier gendarme
blanc en Afrique noire ? /.../ Il faut éviter le plus possible
d'intervenir /.../. Voyez ce qui s'est passé au Rwanda : j'estime
que l'intervention française dans ce pays a été plus nuisible
qu'utile. La France est intervenue d'abord et pendant plusieurs
années pour maintenir le régime du président Habyarimana.
Elle n'a rien fait au moment du génocide /.../.
[Les] accords de défense sont caducs. Ils sont dépassés. /.../
Soit, il faut les dénoncer purement et simplement. Ce qui ferait
grincer des dents et inquiéterait, on s'en doute, les États afri-
cains /.../. Soit, on se contente de les appliquer stricto sensu :
"Ils ne doivent servir qu' en cas d' agression extérieure". Ainsi
ils ne seraient jamais appliqués... et il n'y aurait plus d'inter-
vention 2. "


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