Un siècle avant l’arrivée de la France en Algérie, le pasteur Thomas
Shaw, consul d’Angleterre à Alger, publiait un ouvrage monumental sur
ses voyages en Barbarie. A cette époque où l’Europe avait achevé depuis
longtemps sa Renaissance et entrait dans l‘ère moderne, il décrivait un
pays du Moyen Age où des tribus semi-nomades vivaient de leurs troupeaux
au milieu des ruines étonnantes laissées par leurs prédécesseurs
berbères, romains et chrétiens. La dîme et la gabelle n’allaient que
dans un sens : Constantinople. Quant à la capitale, son bey répondait au
révérend consul qui se plaignait de ses actes de piraterie : « Les gens
de cette ville sont des forbans et je suis leur capitaine. » Un siècle
plus tard, en 1830, rien n’avait changé. La France est venue. Encore un
autre siècle, 1930, et tout avait changé. L’Algérie avait enfin connu sa
Renaissance. Villes, routes, canaux, champs et vergers, écoles et
hôpitaux, industries, règle de la loi, paix civile, trois départements
de la République française. Quoi qu’on en dise aujourd’hui, l’Algérie
française était une Algérie heureuse, imparfaite mais heureuse. Vint
1954 et l’irruption d’une poignée de terroristes sur la scène publique.
En 1958, ils étaient vaincus. Cette même année, les premières des
grandes découvertes pétrolières du Sud-Algérien étaient mises en
exploitation. Tout était possible. Et pourtant, quatre ans plus tard, la
France abandonnait le pays à ses vaincus d’hier et fuyait. Que
s‘était-il passé ?
Face à nous qui avons vécu cette histoire, combien veulent l’ignorer et
combien sont ceux qui, de plus en plus nombreux, ne la sauront jamais ?
Comment sommes-nous passés de l‘œuvre civilisatrice de la France à son
repentir, du mur détruit de nos colons défricheurs au mur nouveau de nos
abandonnés disparus, des promesses les plus formelles aux mensonges les
plus cyniques et à un génocide si parfaitement évitable qu’on peut le
dire voulu ? Et, pour continuer, nous avons vécu le démantèlement
systématique de notre mémoire historique tandis que nos députés, maires,
journalistes, universitaires, évêques, académiciens, éditeurs,
cinéastes, déployaient aux pieds des anciens tortionnaires, au nom de la
justice et de la fraternité humaines, le tapis rouge qu’ils refusaient à
leurs victimes. Pire, ces victimes sont devenues des accusés dans une
France pervertie par l’alliance d’un Paris mondialiste et de la Nouvelle
Barbarie pénétrée par l’islam militant. Georges Dillinger nous guide par
les étapes de ce cheminement impensable.
Ce manuel si précieux par ses vérités, nul n‘était mieux placé que lui
pour l‘écrire. Nombreux sont ceux qui connaissent Georges Dillinger,
l‘écrivain et le conférencier, Prix Véritas 1996, Grand Prix
algérianiste 2003, dont l‘œuvre s’inscrit dans cette longue lignée qui
va des pamphlets de Paul-Louis Courier aux écrits de combats de Georges
Bernanos, avec une différence : l‘énoncé implacable des faits remplace
ici le sarcasme et la fougue. Dillinger aurait pu facilement se placer
sur les grands tréteaux de la chronique nationale s’il avait consenti à
tourner la page. Français d’Algérie de sixième génération, il a préféré
rester fidèle aux siens et mettre sa colère, son intégrité, sa lucidité,
sa mémoire étonnante et son vaste talent au service de notre pays perdu
et poursuivre inlassablement ce combat avec un courage d’autant plus
méritoire qu’une cécité totale l’a brutalement frappé à mi-parcours.
Sous ce nom alsacien, celui de sa mère, il y a un autre personnage qu’il
faut aussi connaître et saluer. Le professeur Georges Busson est mon ami
depuis plus de cinquante ans. Je le tiens – une opinion de confrère
partagée par ceux de nous qui survivent de ces temps-là – pour le
dernier des grands géologues sahariens. La partie la plus longue de sa
carrière a été consacrée de 1957 à 1975 à l‘étude de l‘ère secondaire du
Sahara algérien, tunisien et libyen. Il en a résulté de nombreuses
publications et quelques volumes denses qui lui ont valu, entre autres,
le prestigieux prix Fontannes de la Société géologique de France, sa
nomination au conseil de cette société et au Comité national français de
géologie et la médaille d’argent de la recherche scientifique décernée
par le CNRS. Après 1975, il s’est consacré à l‘étude de la sédimentation
sur les grandes plates-formes du passé, étude qui l’a conduit à travers
l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Il a intégré, en 1972, l’American
Association of Petroleum Geologists et, en 1987, la New York Academy of
Sciences. Il a terminé sa carrière scientifique en 1998, avec le ruban
de chevalier des Palmes académiques, à la direction d’une équipe du
laboratoire de Géologie du Muséum d’histoire naturelle. On retrouve dans
ce livre la rigueur de cette formation.
Par ses racines et son parcours professionnel, Georges a acquis tous les
droits de parler très haut de ce que les pieds-noirs ont fait pour leur
pays et de ce que la France, sous De Gaulle, a laissé dans sa poussière.
Mais il y a plus… Rappelé comme lieutenant dans les djebels de la Grande
Kabylie, Georges a pu mesurer la détresse des populations prises en
tenailles entre le terrorisme de la révolution et l’incohérence de la
politique dictée par Paris. Revenu à la vie civile, le 26 mars 1962, rue
d’Isly, il a fait face sous ce même drapeau, mais cette fois tout aussi
désarmé que ses compagnons, à des tueurs habillés en soldats français,
aux ordres du gouvernement français. Il a vécu la lourde injustice et le
mensonge qui ont nourri si bien cette indignation qui, après tant
d’années, à l‘étonnement des ignorants, continue de durcir chez les
meilleurs des pieds-noirs leur refus de pardonner et d’oublier, mais
tout au contraire, leur volonté de garder vivante et sans compromis la
mémoire de l’Algérie française.
Il continue d‘être, avec ce livre essentiel, leur témoin et leur voix.
André Rossfelder
— Atelier Fol’Fer, 11, rue des Récollets, 75010 Paris. Tél. : 06 74 68
24 40. Fax : 09 55 29 51 34. Prix : 23 euros franco.


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