FDA wrote:
> Homme, contente-toi de cette soif béante ;
> Mais ne dirige pas vers Dieu ta faculté
> D'inventer de la peur et de l'iniquité,
> Tes catéchismes fous, tes corans, tes grammaires,
> Et ton outil sinistre à forger des chimères."
>
> (Victor Hugo / 1802-1885 / Religions et religion / 1880
FDA wrote:
Victor Hugo et Dieu
DISCOURS PRONONCÉ PAR
M. Alain DECAUX
PARIS, le jeudi 28 février 2002
Moi, je vais devant moi ; le poète en tout lieu
Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu.
insi parle Victor Hugo. À tous les âges de sa vie, il côtoie Dieu. Il n'a
pas besoin de le chercher : Dieu vient à lui. Ce Dieu, d'autres le prient
;
Hugo lui parle. Au bas d'une photographie de lui, il écrit : « Victor Hugo
écoutant Dieu. »
Rien n'ébranle sa foi en une force infinie, créatrice et maîtresse de
l'univers.
Certes il n'est pas seul à y croire. Seul néanmoins à nous restituer aussi
totalement l'invisible et l'insaisissable, disposant pour ce faire d'un
privilège sans pareil : son style, son langage, ses mots. Il est sûr que
son
esthétique lui vient de Dieu. Dieu nourrit ses idéaux et jusqu'à ses choix
politiques. S'il défend la liberté, c'est qu'elle est à ses yeux l'essence
terrestre de Dieu. Pour lui le peuple est sacré parce que le peuple est
Dieu. Le jeune poète est-il amoureux et déjà il en appelle à Dieu : « Je
vois Dieu en toi, je l'aime en toi, parce que je ne puis voir et aimer
autre
chose que toi... Ce n'est pas offenser Dieu que d'adorer un ange. »
Écoutez Olympio qui est l'autre lui-même : « Je crois, voilà tout. La
foule a les yeux faibles. C'est son affaire. Les dogmes et les pratiques
sont des lunettes qui font voir l'étoile aux vues courtes. Moi je vois
Dieu
à l'oil nu. »
Le monde change, Hugo change mais son Dieu reste immuable. N'en
doutons, pas le Dieu de Victor Hugo est hugolien.
Cette foi intangible lui est-elle venue de ses parents ? Nullement. Son
père, soldat de la Révolution et franc-maçon, avait jeté aux orties la
religion de ses ancêtres. De sa mère, Hugo écrira qu'elle « croyait à Dieu
et à l'âme : rien de moins, rien de plus. » Elle n'entrait jamais dans une
église, dira-t-il, « non à cause de l'église, mais à cause des prêtres...
Elle les évitait. Elle ne parlait jamais d'eux. Elle avait pour eux une
sorte de sévérité muette... » Le résultat fut clair : aucun prêtre n'a
béni
le mariage de Léopold Hugo et de Sophie Trébuchet. Aucun autre n'a fait
couler l'eau du baptême sur le front de l'enfant Victor.
Or il a approché Dieu. Il s'est interrogé sur l'innommé :
Comment se figurer la face du profond,
Le contour du vivant sans borne, et l'attitude
De la toute-puissance et de la plénitude ?
Est-ce Allah, Brahma, Pan, Jésus que nous voyons ?
Ou Jéhovah ?
Il a vu Dieu dans Aristote, l'Iliade, l'Odyssée, la Bible, saint
Augustin, Descartes, Voltaire, Leibniz, combien d'autres ! Que cette
science
ne lui ait pas suffi, c'est évident. Hugo fut le plus prodigieux
ac***ulateur de sensations qui ait été. Bourgeois presque caricatural,
s'il
a appréhendé si profondément la souffrance des hommes, la pauvreté et
l'injustice,
c'est qu'il les a senties. Constatons qu'il a senti Dieu et épargnons-nous
les gloses.
Doit-on considérer comme un chemin de Damas sa rencontre avec
Chateaubriand ? Victor, alors jeune chantre de la monarchie restaurée, a
dévoré Le Génie du christianisme et Les Martyrs dont l'auteur est devenu
son
idole. Pour Chateaubriand, il est exclu que le Trône puisse se séparer de
l'Autel.
Or il proclame Hugo « enfant sublime », lequel vacille. Faut-il se faire
catholique ? L'abbé de Rohan lui demande « Avez-vous un confesseur ? -
Non. - Il vous en faut un. » Lamennais est choisi qui s'en montre
d'ailleurs
enchanté, mais la confession n'ira pas jusqu'à la conversion. « La foi
vient
de l'intuition, écrira le jeune agnostique, et la foi, c'est l'ancre de la
raison humaine ! »
Le Dieu de Victor Hugo ne pouvait s'ancrer qu'à lui-même.
Est-ce à dire qu'il ne se pose pas de questions, qu'il n'éprouve aucun
doute ?
Qui donc êtes-vous, Dieu superbe ?
D'où vient votre souffle terrible ?
Et quelle est la main invisible
Qui garde les clefs du tombeau ?
Dieu se glisse dans les premiers recueils qui ont fait son renom. Il
s'impose
dans ceux qui suivent. Dans Magnitudo parvi, grand poème de 1839, Hugo
dévoile à sa fille le spectacle à vrai dire terrifiant d'une immensité qui
dépasse de loin les frontières terrestres pour se projeter dans des mondes
supposés habités où vivent
Les ébauches, les embryons
Qui sont là ce que nous sommes...
Il lui montre le
Ciel où les univers se font et se défont
Un double précipice à la fois les réclame :
« Immensité ! » dit l'être. « Éternité ! » dit l'âme.
Du brasier solaire naissent les planètes ; d'autres s'abîment dans un
lit de glace. Des ténèbres, des tourbillons, de la foudre qui frappe, du
souffle qui jaillit, le visionnaire en vient à l'aboutissement qui est
l'homme
:
Dieu cache un homme sous les chênes
Et le sacre en d'austères lieux
Avec le silence des plaines
L'ombre des monts, l'azur des cieux !
Interdit à cet homme-là de regarder derrière lui
.... Il ne voit plus Saturne pâle,
Mars écarlate, Acturus bleu,
Sirius, couronne d'opale,
Aldebaran, turban de feu ;
Ni les mondes, esquifs sans voiles,
Ni, dans le grand ciel sans milieu,
Toute cette cendre d'étoiles ;
Il voit l'astre unique : il voit Dieu.
Comment en douter ? Le Dieu hugolien est panthéiste.
Or la fille à qui il montrait Dieu au sein de l'infini, cette
Léopoldine bien-aimée, va mourir noyée en baie de Seine.
Jusqu'à son dernier jour, Victor Hugo ****tera le poids accablant de
cette douleur immense. Surtout, il survivra modifié. Nous découvrons deux
Hugo : avant et après la mort de Léopoldine. S'ouvre alors ce que Maurice
Levaillant a appelé La Crise mystique de Victor Hugo, véritable «
effervescence religieuse » selon Emmanuel Godo, dernier explorateur du
spirituel hugolien. Rien en tout cas de ce qui aurait pu être déduit des
années vécues jusque-là. Il était sûr que sa fonction de poète le
rapprochait spirituellement de Dieu ; sous le poids de l'insup****table
souffrance, il se sent « relié physiquement » à lui. Au lendemain de la
catastrophe, il écrit : « Le malheur est une clarté. » Et aussi : « La
lumière pénètre en nous en même temps que la douleur. » La Bible ne répond
plus à ses questions. Pourquoi ne pas découvrir le Coran ? Il y trouve
cette
idée qui le frappe parce qu'elle est sienne : « L'homme est de toutes
parts
environné de Dieu. »
Léopoldine est entrée dans l'invisible. Il y cherche son âme légère, il
s'abîme dans la prière : « Il me semble impossible que la prière se perde.
Nous sommes dans le mystère. La différence entre les vivants et les âmes,
c'est
que les vivants sont aveugles, les âmes voient. »
On sait de quelle façon, pendant l'exil à Jersey, Mme de Girardin lui a
appris à interroger les tables. Et de quelle façon, dès la première
séance,
un esprit s'est présenté qui s'est révélé « fille » et « morte ».
Question : « Qui es-tu ? »
- Âme Soror.
Il écoute, Victor Hugo, comme il écoute ! Il guette, il attend, il
voudrait tant espérer !
- De qui es-tu la sour ?
La table répond : « Doute ». « Nous sentons tous la présence de la
morte », note Auguste Vaquerie, témoin et participant. Hugo intervient :
- Es-tu heureuse ?
- Oui.
- Que faut-il faire pour aller à toi ?
- Aimer.
- Qui t'envoie ?
- Dieu.
- Vois-tu la souffrance de ceux qui t'aiment ?
- Es-tu toujours auprès d'eux ? Veilles-tu sur eux ?
- Oui.
- Dépend-il d'eux de te faire revenir ?
- Non.
- Reviendras-tu ?
- Oui.
- Bientôt ?
- Oui.
Nous les voyons, les infortunés parents : Adèle en pleurs, Hugo brisé.
Si le premier esprit appelé - et venu - n'avait été cette jeune fille, les
tables tournantes n'auraient représenté qu'une expérience singulière comme
il s'en pratiquait partout alors en France - et sans lendemain. Ce fut une
jeune fille qui répondit. La quête éperdue du père va se poursuivre durant
deux années - oui, deux années entières ! Chaque jour Hugo arrachera à son
ouvre de longues heures pour interroger les esprits. On sourit quand on
énumère ces esprits-là, variété incroyable, exploration qui n'a de
cohérence
que par rap****t à celui qui les appelle. Soyez-en convaincus : il ne peut,
dans l'interrogation harassante, exister de supercherie. Beau sujet pour
la
science. Mais la science ne s'en est pas inquiétée.
Il vit dans l'insondable. Le 24 mars 1854, la table annonce que la Dame
blanche - familière aux habitants de Jersey - lui rendra visite à trois
heures du matin. Il n'y pense plus, se couche, s'endort. Écoutons-le : «
Un
coup de sonnette m'a brusquement réveillé. C'était la sonnette de la
****te.
Je me suis soulevé sur l'oreiller. J'ai écouté. Je me suis dit : « S'il
était trois heures du matin par hasard ? » J'ai frotté plusieurs
allumettes
et regardé à ma montre suspendue près de mon chevet. L'aiguille marquait
trois heures cinq minutes. »
Simple début. Désormais il entendra presque chaque nuit des esprits
s'agiter.
Partout l'accompagneront des coups sourds, des frappements, des
craquements.
L'extraordinaire, encore, c'est que de telles épreuves qui eussent anéanti
tout autre le trouvent, au réveil, frais, dispos et doté d'un appétit
dévorant. L'extraordinaire est, dans le même temps, que la chambre de
Marine
Terrace est devenue, selon l'expression d'André Maurois, une « forgerie de
vers » : « Religion, abîmes, empires, espace et temps, il y survolait tout
avec une largeur de vision égalée seulement par Dante et Milton. »
Cette ouvre se tourne plus souvent vers ce qu'il appellera - titre
inspiré - la Bouche d'ombre. « Les Voix » composeront la deuxième partie
de
Dieu, immense poème. C'est toute la création que Hugo appelle pour l'aider
à
rejoindre Dieu. Il requiert les services d'une mouche, d'une
chauve-souris,
d'une taupe, du soleil, de l'homme, de l'arbre, de la brute. Rien.
Ô passant, comprends-tu ce mot : Rien !
Ce qu'on nomme le mal est peut-être le bien ?
Le corbeau reste impuissant et aussi le vautour. L'aigle prend le
relais et - lui - se réclamant de Job, jure que Dieu existe.
Au-dessus du ciel bleu qui remue et qui tourne
Où les chars des soleils vont, viennent et s'en vont
Est le ciel immobile, éternel et parfait.
Là, vit Dieu. [.]
Dieu n'a qu'un front : Lumière et n'a qu'un nom : Amour !
Les années passant, on trouve plus souvent Jésus au détour de ses vers.
Comment clamer que Dieu est amour et ignorer celui qui a donné aux hommes
l'ordre
qui résume tout : « Aimez-vous les uns les autres » ?
Dans Les Contemplations, sous le titre « Écrit au bas d'un crucifix »,
on trouve ces vers insolites pour qui sait que le monde spirituel de Hugo
n'admet
aucune incarnation :
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
Ces vers, d'ailleurs, Michelet va les reprocher violemment à Hugo. La
réponse ne se fait pas attendre : « Je ne puis oublier que Jésus a été une
incarnation saignante du progrès ; je le retire au prêtre, je détache le
martyr du crucifix et je décloue le Christ du christianisme. »
Vous conviendrez avec moi que, ce jour-là, Hugo n'a jamais été aussi
totalement Hugo.
Il va et la forme de son Dieu se précise : il est tout ce qui est bien,
tout ce qui est beau, tout ce qui est bon. Dieu est dans le regard limpide
de ses petits-enfants, dans la fleur que la brise fait trembler, dans la
biche qui glisse entre les branches. Il oppose au diable, au pape, aux
enfers, aux satans
Cet alléluia formidable
L'éclat de rire du printemps.
La prière le tient constamment en éveil. Plusieurs fois par jour, il
s'adresse
à Dieu. Dans ses papiers, on trouvera cette phrase jetée d'un élan sur une
feuille :
Credo in unum deum omnipotentem.
En 1880, il publie Religions (avec un s) et Religion (sans s). Il
s'afflige
de voir le matérialisme triompher.
Homme, contente-toi de cette soif béante
Mais ne dirige pas vers Dieu ta faculté
D'inventer de la peur et de l'iniquité.
Il est vieux mais ne redoute jamais la mort :
- Je vais mourir. Je verrai Dieu. Voir Dieu ! Lui parler ! Quelle
grande chose ! Que lui dirai-je ? J'y pense souvent. Je m'y prépare.
Le 31 août 1881, il rédige son testament : « Dieu. L'âme. La
responsabilité. Cette triple notion suffit à l'homme. Elle m'a suffi. »
« C'est la religion vraie. J'ai vécu en elle. Je meurs en elle. Vérité,
lumière, justice, conscience, c'est Dieu. Deus, Dies. Je vais fermer l'oil
terrestre ; mais l'oil spirituel restera ouvert, plus grand que jamais. »
Le 2 août 1883, Hugo ajoute un codicille à ce testament : « Je donne 50
00 francs aux pauvres. Je désire être ****té au cimetière dans leur
corbillard. Je refuse l'oraison de toutes les églises. Je demande une
prière
à toutes les âmes. »
« Je crois en Dieu. »
Dans les derniers temps, quand il retournait dans sa maison de
Guernesey, il aimait aller vers les rocs rouges que l'on voit au-delà de
Plainmont et ****tait ses pas lourds vers cette Maison visionnée dont les
paysans parlaient à voix basse parce que l'on y voyait, la nuit, des
fantômes. Le vieil homme ne s'en alarmait pas. Des esprits, il se savait
depuis longtemps familier.
À l'extrémité d'une falaise, il s'arrêtait. On le voyait alors remuer
les lèvres et sourire. J'ai cherché ce qu'étaient ces paroles. J'ai
cherché
ce que signifiait ce sourire.
En me ****tant sur la même falaise, en écoutant le fracas des mêmes
vagues, enfin j'ai compris.
Là, devant l'Océan qui était son double, Victor Hugo parlait avec Dieu.
http://www.academie-francaise.fr/Immortels/discours_divers/decaux_2002.html
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"Le rêveur, préfère aller à pied, sur la route, qui deviendra celle de
ses souvenirs "
Extrait de Sous-Bois d'A.G.


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