Lettre ouverte aux agriculteurs progressistes qui s’ apprêtent à semer du
maïs transgénique
http://www.mrafundazioa-alda.org/article-5966690.html
par Jean-Pierre Berlan, directeur de recherche à l'Institut National de
Recherche Agronomique
Les semences conventionnelles de “variétés hybrides” de maïs coûtent
environ 150 euros/ha. Les semences transgéniques coûtent sans
doute plus cher à moins que, comme Innovateur chargé d’ouvrir la voie au
Progrès, vous ne bénéficiiez de conditions spéciales qui, de toute
façon, ne dureront pas. Bref, le coût des semences à l’hectare représente
l’équivalent de 15 à 18 voire même dans certains cas, 20 quintaux de
production. Vous semez environ 15 kilogrammes à l’hectare. Un quintal de
semences “hybrides” de maïs coûte plus de 1.000 euros, alors que le
quintal de maïs grain tourne autour de 9 euros.
Un quintal de semences de maïs “hybride” vaut donc 100 fois plus cher
qu’un quintal de maïs grain. Si vous pouviez semer le grain récolté, vous
économiseriez environ 150 euros par hectare. Ce serait autant de bénéfice
en plus pour vous. Sur une centaine d’hectares, cela représente 15
000 euros. Je ne crois pas qu’il y ait de désaccord sur ces chiffres.
Evidemment, ce n’est pas de gaité de coeur que vous dépensez une somme
aussi considérable - sans doute votre premier poste de
dépenses. Vous renouvelez chaque année vos semences auprès de “semenciers”
tels que Monsanto, DuPont (Pioneer), Syngenta ou Bayer -
tous fabricants d’agrotoxiques - et de « coopératives » comme Limagrain,
Euralis et autres. Ces « coopératives » pratiquent en France les
mêmes prix exorbitants que leurs concurrents agrotoxiques. En Amérique du
Nord, elles pratiquent - comme leurs concurrents - des prix trois fois
moins cher, pour les mêmes « variétés » ! Sans doute pour mieux servir vos
intérêts dans la concurrence internationale.
Bref, vous renouvelez vos semences chaque année parce que vous n’avez pas
le choix. C’est, vous a expliqué le Généticien, à cause de la
pingrerie de la Nature : il existe chez le maïs un phénomène, «
l’hétérosis », toujours inexpliqué et peut-être même inexplicable, dont
les
mystères inaccessibles au commun des mortels et donc à vous même, ne
peuvent être scrutés que par ce Docte. Améliorer le maïs, vous-a-t-
on affirmé, exige de mettre en oeuvre ce phénomène mystérieux qui, hélas,
vous interdit de semer le grain récolté.
Vous avez donc cru cette fable que pour améliorer un organisme vivant, il
faut l’empêcher de se reproduire dans votre champ ! Je vous rassure
: tout le monde le croit. J’y ai cru moi-même pendant longtemps. Pour
croire, il suffit de renoncer à comprendre par soi-même. Des décennies de
propagande scientifique ont imposé cette superstition. Pourtant, les
paysans américains de la fin des années 1930 avaient fait preuve de
lucidité en surnommant “maïs-mule” ces “variétés hybrides”
révolutionnaires, qu’ils ne pouvaient ressemer à la différence des
variétés cultivées
jusque-là. Mais leurs enfants agriculteurs, passés par les écoles
d’agriculture, férus de progrès, éclairés par les lumières de la
Génétique,
comme sans doute vous-même, ont rejeté comme obscurantiste le bon sens
biologique de leurs parents paysans.
Pourtant ! Qui peut-être assez crédule, à part le Généticien et autres
scientifiques, enfermés dans leur carcan disciplinaire et coupés de la vie
pour croire cette énormité qu’améliorer un être vivant exigerait, en
quelque sorte, de le stériliser ? Et Terminator ne révèle-t-il pas avec
éclat que
cette stérilité est l’objectif de tout sélectionneur/semencier ? Pour
créer une nouvelle source de profit, ne faut-il pas séparer ce que la Vie
confond, la production réservée à l’agriculteur et la reproduction confiée
au semencier agrotoxique ?
Je fais l’hypothèse qu’un agriculteur moderne comme vous cherche à
maximiser ses propres bénéfices . Par contre, si ce sont ceux des
marchands de semences, d’agrotoxiques ou des coopératives que vous voulez
maximiser à vos dépens, ce qui suit ne vous concerne pas.
Trois méthodes peuvent vous permettre de faire vos semences et d’améliorer
vos marges.
Une remarque préalable : vous pouvez accepter une baisse de rendement d’au
moins quinze quintaux/ha si vous faites vos propres
semences. Ces quinze quintaux supplémentaires que vous devez produire pour
payer les semences “hybrides” vous coûtent en réalité plus
cher en irrigation, en engrais, en agrotoxiques que ce qu’ils vous
rap****tent. Ils contribuent aussi au mauvais état de santé de vos sols.
Mais
peu d’agriculteurs se rendent compte du coût de ces quintaux
supplémentaires qu’il est économiquement profitable de ne pas produire.
La première consiste à faire des “hybrides doubles” - ce que les
semenciers faisaient il y a une vingtaine d’années. Vous prenez des
“hybrides”
de même précocité et de firmes différentes. Vous semez dans un champ de
“l’hybride A” des rangées des “hybrides” B, C, D. Vous castrez les
rangées B, C, D et vous les récoltez séparément. Elles fourniront la
semence de l’année suivante. Vous pouvez ainsi déterminer la meilleure
combinaison (AxB, AxC, AxD, etc.) pour votre exploitation.
Une deuxième solution est de semer en mélange plusieurs “hybrides” de même
précocité et de firmes différentes pour faire une variété dite
synthétique. Ensuite, pour faire vos semences, vous sélectionnez chaque
année dans la descendance de cette variété des épis moyens,
sains, denses, sur des plantes indemnes de maladies et bien enracinées.
Cette solution a l’avantage de ne pas demander de castration. La
baisse de rendement sera sans doute supérieure à celle consistant à faire
des “hybrides doubles”. Mais encore une fois, même si vous perdez
15 quintaux/ha, vous êtes gagnant.
La troisième est tout simplement de trouver des variétés de maïs
traditionnelles que vous pourrez ressemer sans craindre de chute de
rendement pour peu que vous fassiez un peu de sélection. Il semble qu’il
en existe qui ont un rendement excellent mais je ne sais pas si ces
variétés sont adaptées à votre région et votre exploitation. Plusieurs
groupes de paysans travaillent déjà en France à sélectionner de telles
variétés.
Ces essais peuvent ou plutôt devraient être faits avec vos voisins de
façon à partager vos expériences. Ce renforcement des liens de
voisinage, de coopération, de partage entre agriculteurs est bien
nécessaire au moment où la mondialisation menace d’ensevelir ce qui reste
du monde rural et où les relations humaines dans les campagnes se
dégradent. Savez-vous que Monsanto invite les agriculteurs d’Amérique
du Nord à dénoncer, anonymement bien entendu, leurs voisins “pirates” -
ceux qu’ils soupçonnent de cultiver des “variétés” transgéniques sans
payer la redevance ?
Ne comptez évidemment pas sur les conseillers agricoles ni sur vos
coopératives pour vous aider. Ils sont là pour vous vendre des semences
et des agrotoxiques, pas pour vous permettre de préserver votre avenir.
Un dernier point : vous avez pu observer que j’ai mis ‘hybride’ et
‘variété hybride’ entre guillemets. Le terme ‘variété’ dit bien ce qu’il
veut dire :
selon le dictionnaire, “le caractère de ce qui est varié ; contraire de
l’uniformité ; diversité”. Or ce que vous cultivez sous le nom de “variété
hybride” de maïs est constitué de plantes qui sont toutes les mêmes du
point de vue génétique. C’est donc précisément le contraire d’une
variété ( !) et le terme qu’il faudrait utiliser est celui de clone. Vous
cultivez donc des clones.
Ces clones sont-ils “hybrides” ? L’adjectif “hybride” qualifie-t-il sans
ambiguité la plante de maïs que vous semez ? Non, cette plante est tout ce
qu’il y a de plus ordinaire. Le sélectionneur a simplement extrait des
variétés cultivées par les paysans des plantes de maïs, dont il a fait des
copies (des clones) lorsqu’il tombait par hasard sur une plante supérieure
à la moyenne des plantes de la variété. Elle n’est donc ni plus ni
moins “hybride” que n’im****te quelle plante de maïs d’une variété.
Le terme “variété hybride” est donc une double tromperie. Il faudrait
parler de “clone captif” ou “propriétaire” puisque, comme vous le savez,
ces
derniers appartiennent au sélectionneur et ne peuvent se reproduire dans
le champ du paysan. C’est l’intérêt des “semenciers” d’entretenir la
confusion en parlant de “variétés hybrides”. Avec la “vigueur hybride”,
“l’hétérosis” et autres falbalas soi-disant scientifiques, ils détournent
votre
attention de la réalité de ces clones captifs dont ils vous vendent les
semences cent fois plus cher que ce qu’elles coûteraient si vous pouviez,
comme vos parents, semer le grain récolté.
Et surtout, ne croyez pas une seule seconde que “les hybrides accroissent
le rendement” et donc vos bénéfices, comme on vous le répète.
Non, les clones captifs accroissent les profits des semenciers à vos
dépens. C’est le travail de sélection qui permet d’accroître le rendement.
On pouvait améliorer le maïs en continuant à sélectionner des variétés,
mais cela n’intéresse pas les semenciers puisque l’agriculteur aurait pu
en ressemer le grain.
En réalité, que se passe-t-il ? Si vous faites de la consanguinité chez
les mammifères (des organismes à fécondation croisée, qui ont donc un
papa et une maman différents), vous savez qu’il se produit une dépression
consanguine. Un éleveur qui ferait de la consanguinité dans son
troupeau devrait rapidement le mettre à la casse. Eh bien ! le maïs est
comme un mammifère. C’est une plante à fécondation croisée (une
plante de maïs a, en général, un papa et une maman différents) et la
consanguinité se traduit par une baisse de la vigueur de la plante. Ceci
avait été observé et décrit par Darwin dès 1868.
Qu’a fait le sélectionneurs au nom de cette théorie fumeuse de l’hétérosis
inventée de toute pièce par le Généticien ? Les variétés paysannes
cultivées par vos parents étaient constituées de plantes différentes. Ils
pouvaient en ressemer le grain sans craindre la consanguinité. Ce que le
sélectionneur doit à tout prix empêcher. Il a donc extrait au hasard des
clones des variétés paysannes de maïs cultivées par vos parents.
Comment ?
Il fait d’abord au hasard 6 générations d’autofécondation pour obtenir des
« lignées pures ». Croisées deux à deux, ces lignées pures donnent
des plantes de maïs ordinaires dont la caractéristique n’est pas d’être «
hybride », mais de pouvoir être copiées (clonées) à volonté puisqu’on
en connaît les parents « lignées pures ». Le sélectionneur teste ces
clones pour sélectionner le meilleur et remplacer ces variétés. Il vous en
vend les semences. Vous semez ces clones dans vos champs. On vous serine
les bobards du Généticien sur l’hétérosis. Vous les croyez. Et
pour faire bonne mesure, on vous fait admirer l’uniformité de ces clones
dans vos champs si « propres » grâce à l’atrazine et autres poisons.
C’est beau, ces plantes uniformes, comme militarisées, poussant dans un
désert ! Finie, la diversité de la Nature !
Et vous avez été aveuglé au point de ne pas voir la réalité sous vos yeux
: au moment de la fécondation, les plantes du clone se fécondent bien
les unes les autres, mais comme elles sont génétiquement identiques ou
presque, c’est comme si vous faisiez une autofécondation. Vos clones
merveilleux d’uniformité sont des machines à autoféconder le maïs, donc à
le détruire. Vous ne pouvez plus semer le grain récolté.
En résumé, le Généticien, le semencier et ses techniciens détournent votre
attention à coups de “vigueur hybride” et autres « hétérosis »
pendant qu’ils mettent en oeuvre dans votre champ, à votre insu et sous
vos yeux admiratifs, une autofécondation, c’est-à-dire la forme la plus
violente de consanguinité (chez les mammifères, vous ne pouvez pas faire
mieux (ou pire) que des croisements père-fille, mère-fils ou frère-
soeur). Vous détruisez votre maïs dans votre champ. Et en prime, vous
admirez la destruction dont vous êtes victime !
La sélection de variétés de maïs (le « maïs population ») permettrait
pourtant d’aussi bons résultats agronomiques sans vous obliger à racheter
votre semence chaque année. Quant à la sésamie ou à la pyrale, les bonnes
pratiques agricoles (rotations, lutte biologique...) en viennent à
bout sans aller chercher des semences de clones transgéniques encore plus
chères.
Qu’au nom de ce même Progrès, les fabricants d’agrotoxiques, les «
coopératives », l’Etat, la FNSEA, l’Inra vous poussent dans cette même
voie ruineuse avec le maïs et les autres plantes transgéniques ne devrait
pas vous étonner. Ces chimères génétiques - les soi-disant Ogm - ont
cette remarquable caractéristique d’être brevetées, ce qui met légalement
fin à la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté.
Il est vrai que les êtres vivants commettent un crime intolérable , celui
de se reproduire et de se multiplier gratuitement dans le champ du
paysan. Un crime que notre société punit par la mort. Ce que font
Terminator, le brevet, les “hybrides”, les Gurts et autres dispositifs de
même
type.
Plutôt que le héros du Progrès que vous croyez être, si vous en étiez le
dindon ?
Avec mes salutations cordiales,
Jean-Pierre Berlan
Directeur de Recherche Inra


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