« S’il avait pu voir ça [Mai 68], dit Alexandre Kojève, Hegel aurait
bien rigolé. Pourquoi ? parce que, pour lui, il ne se serait rien passé.
Pas de mort, pas de sang, pas d’histoire. » Les révolutions sont
toujours sanglantes. Mai 68 fut autre chose qu’une révolution : une
révolte. La révolte contre une société irrespirable, contre un Etat
prodigue de biens, qui visait à tarir une soif qu’il ne lui appartenait
pas d'étancher.
« Sous les pavés la plage » : c’est la subversion de la vie éclatant
sous la pesanteur d’un pouvoir d’autant plus rigide qu’il était mort,
privé du tissu social qui constitue la vie d’un pays.
Maurice Clavel avait-il raison de voir en Mai 68 « l’effraction du
spirituel » sensible à « de toutes petites choses, légères et à vrai
dire métaphysiques » ? « Soyez réalistes : demandez l’impossible » ; «
Prenez vos désirs pour la réalité » ; ces slogans de mai peuvent
exprimer l’utopie politique ; ils peuvent se comprendre aussi, et se
justifier, dans le troisième ordre selon Pascal : l’ordre spirituel.
Dans une analyse à chaud de l'événement, Jean Madiran voyait en mai une
reprise de 1789 ou 1917 : « Nous avons vécu ce que l’on peut lire dans
Cochin et Gaxotte… les deux étapes : 1) la comédie feinte de l’anarchie
spontanée, l’interruption universelle des activités normales, tout le
monde hors de chez soi et hors de soi. 2) Les soviets partout :
constitution à tous les niveaux de pouvoirs révolutionnaires désignés
par eux-mêmes, anonymes et tyranniques. »
Mais, dans la dernière partie de L’hérésie du XXe siècle, écrite pendant
l'été 68, Madiran nuance fortement son analyse de juin. Ainsi écrit-il
aux évêques : « La société moderne étant réellement irrespirable pour
l'âme humaine, les enfants de cette société, les fils de ce monde ont
fini eux aussi par la trouver irrespirable et par élever à leur tour
leur “contestation” : une contestation instinctive et aveugle, guidée,
en votre absence, par le marxisme. »
Et encore : « Et hier, en 1940, en 1945, en 1958, et finalement en Mai
68, c‘était l’heure où une chance historique était donnée à la
contestation chrétienne de la société moderne, si cette contestation
était par vous demeurée présente et active, ferme, fidèle, pure, vraie.»
La « grande colère des faits » (selon le mot de Foucault) allait éclater
six ans plus tard, en 1974, avec Soljénitsyne. C’est alors que
Glucksmann écrit dans Le Nouvel Observateur : « Le marxisme nous rend
sourds et aveugles. » C'était reconnaître, chez les trotskistes et les
maoïstes, quelque chose de plus qu’une erreur : une volonté pervertie.
« Soljénitsyne, dit Christian Jambet, nous a donné une image de la
rébellion autrement belle et autrement subversive que tout ce qui
continuait à traîner dans les bagages léninistes des intellectuels
occidentaux. » Ce qui reste informulé chez Jambet, c’est que la
rébellion de Soljénitsyne tire sa force subversive de sa foi : une foi
chrétienne qui seule donne sens à l’aventure humaine, et seule donne le
courage de relever le défi du monde moderne.
La contestation chrétienne de ce monde, Soljénitsyne continue d’en
donner l’exemple. Il n’est plus entendu, sans doute ; pas même de ceux
qui voyaient en lui, en 1974, le « Dante de notre temps ». Mai 68 fut,
sans doute aussi, selon le titre d’un livre de Gérard Gachet, « la
grande arnaque ; des maos aux bobos ». Mais les ex-maos reconvertis en
bobos auraient tort de s’en vouloir les légataires universels.
Car la « parole multiforme, débridée et sauvage » (Le Goff) exprimait
aussi « l’inconfort de l‘âme dans le confort » (Edgar Morin). Le retour
inusité de « l‘âme » signale une inquiétude métaphysique ; à travers un
bouillonnement qui cherchait sa forme et son nom, il y eut bien autre
chose qu’un défoulement d’enfants gâtés ou qu’une révolution : une
révolte baroque, la subversion d’un ordre vermoulu, une quête obscure de
transcendance. Fourvoyée, pour n’avoir pas été entendue, décryptée,
guidée, et soumise à « l‘éducation du désir ». C’est cela aussi,
l’héritage impossible de mai.


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