Rome plutôt que vous est le premier film – et quel film ! – de
l’Algérien Tariq Teguia. Il nous aura fallu attendre six ans pour le
voir sur nos écrans. Et, comme il n’est pas dit qu’il y restera
longtemps (moins longtemps en tout cas que des trucs insipides comme
Disco), essayez de ne pas tarder à aller le voir.
Une explication du titre, d’abord. Rome plutôt que vous, en arabe
dialectal : Roma wala n’touma, c’est ce que chantent les supporters du
club de foot d’Alger, l’USMA. Le vous, le n’touma, c’est la société
algérienne carcérale. Rome, c’est ailleurs, n’importe où ailleurs dans
le monde, l‘évasion, la liberté. Tout. Sauf Alger.
C’est l’histoire d’un garçon, Kamel, et d’une fille, Zina. Ils sont
jeunes. Ils sont beaux. Ils sont rebelles. Ils vivent dans un des plus
beaux paysages du monde, Alger, et ils s’y ennuient. A mourir. Au sens
propre du mot. Leur rêve ? Partir ailleurs. Rome plutôt que vous…
Un jour, Kamel, qui a emprunté la voiture de son oncle, vient chercher
Zina. Pour rencontrer un marin, un certain Bosco, spécialiste en faux
papiers. Bosco ne sera pas au rendez-vous. Ils le rencontreront bien
plus tard, mais pas comme ils l’avaient imaginé. Mais avant ça, on va
les suivre dans une longue errance qui les entraîne dans une Alger qui
se meurt, qui s‘étiole, qui s‘étale de restaurants fermés en villas en
ruine pour certaines, inachevées pour d’autres.
Rome plutôt que vous, c’est l’Algérie-prison, avec ses contrôles
policiers, ses tracasseries de tous ordres, un totalitarisme
omniprésent. Tariq Teguia:
— Alger oui, mais vu de dos. Ce qui constitue aujourd’hui l'étrangeté la
plus totale pour l’Algérois, c’est la casbah qui s’effondre et la ville
européenne. La réalité d’Alger, c’est son extension, une réalité qui
vaut pour l’Algérie tout entière. Un paysage de chantiers perpétuels et
inachevés avec ses immeubles hérissés de ferrailles, construits sans
plan d’urbanisme, un paysage de ruines récentes. On n’est pas dans une
ville en guerre avec une ligne de front, mais on sent dans ces zones de
béton, de villas déglinguées et de routes pas finies, les conflits
sourds d’une société en état d’attente ou d’atermoiement perpétuel.
Kamel est représentatif de ces jeunes Algériens et, plus spécifiquement
encore, de ces jeunes Algérois qui survivent entre quelques petits
boulots et la crainte constante d‘être inquiétés, sous n’importe quel
prétexte, par la police. Pour Zaïna, et parce qu’elle est femme, c’est
encore pire. La mentalité algérienne fait d’elle, d’entrée de jeu, une
fille « pas comme il faut » parce qu’elle traîne avec un garçon dans des
endroits où elle ne devrait pas être. A quoi s’ajoute, en plus, un
islamisme tentaculaire qui, par comparaison, aurait fait considérer la
Genève calviniste comme un lieu de débauche…
Pour les jeunes Algériens, dans une Algérie où les moins de 20 ans sont
plus que majoritaires, c’est no future, pas d’espérance, horizon bouché.
Il est bien qu’un cinéaste, qui a choisi de vivre en Algérie où il a
fondé une petite boîte de production, Neffa Films (en arabe, neffa
signifie « la fuite »), le dise avec autant de cœur. C’est sûr, ça va
péter. La seule question est : quand ?


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