Il y a des gens qui font dans l'ironie, dans la dérision, qui prétendent
que l'humour est une
forme de résistance face aux temps pénibles que nous vivons...
Peut-être ont-ils raison, par ailleurs. Je ne sais pas. Sans doute que
cette façon de voir allège
le poids du réel, permet de distancier l'insup****table, rend les choses
moins difficiles...
Ou n'est que la marque d'une totale impuissance.
Dans les années 90, tout n'était que dérision ; c'était le règne de
l'humour au 14ème degré,
on finissait par être accablé de tant d'ironie caustique, des Nuls à
Tarantino, puisqu'on ne
peut rien faire (ou qu'on a envie de rien faire...), prenons le parti d'en
rire, ah ah ah...
J'ai un peu de mal avec ça, je suis psychorigide parait-il ; j'ai tendance
à penser que c'est bien
gentil, l'ironie et la dérision, mais que ça ne doit durer qu'un temps.
Qu'il y a des choses très
sérieuses qui se passent, et qu'on n'en viendra pas à bout avec des
plaisanteries.
Je constate également que la bourgeoisie, elle, prend les choses
extrêmement au sérieux,
tout le temps, c'est une de ses marques de fabrique ; on parle gros argent
et pouvoir, n'est-
ce pas, il n'y a pas matière à rigoler...Les dominants comprennent les
vrais enjeux et les
rap****ts de force, eux, et ils savent on ne peut mieux qu'en définitive,
si on veut plier le réel à
sa volonté, c'est toujours le premier degré qui l'em****te.
La bourgeoisie n'en a rien à foutre de l'ironie : elle sait qui tient les
rênes. Que le cheval se
moque de son maître n'empêche nullement qu'il soit sous le bât.
Et puis, l'ironie de dandy, au bout d'un moment, ça fatigue, il faut
éviter que ce soit
systématique : rien n'est plus lourd au final que l'obsession de la
légèreté...
Pourquoi je vous parle de ça ? Oh, tout simplement parce que quand je lis
des choses comme
ça :
"pas la peine de fermer les yeux, dans les grandes villes dit le Parisien,
c’est la ruée chaque
soir autour des poubelles des magasins. Peu de SDF, mais surtout des
personnes à faibles
revenus, tous ceux qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts, et qui
sont réduits à choisir
entre manger et payer leur loyer. C’est ça la nouveauté dit le Parisien,
les farfouilleurs, ceux
qu’on appelle aussi les glaneurs, ne sont plus seulement des clochards,
mais des mères
célibataires, des retraités, des précaires ou des étudiants fauchés, tous
victimes de l’envolée
des prix de l’alimentaire, alors ils plongent leurs mains dans les
poubelles dans l’espoir de
tomber sur un morceau de viande, des yaourts ou un paquet de gâteaux."
Et bien j'ai du mal à en rire, voilà.
Mais je suis un peu psychorigide, parait-il.
Que des gens en soient réduits à mettre un gros mouchoir sur leur orgueil
pour s'infliger la
nécessité de fouiller des poubelles afin de simplement pouvoir bouffer,
non, ben non, j'ai un
peu de mal à trouver des traits d'esprits pour en parler.
C'est juste qu'on vit dans un pays riche, que des milliardaires paradent
en couverture des
magazines, que des ministres s'habillent chez Dior et Hermès en nous
expliquant que les
caisses sont vides, et qu'on voit la réapparition de quelque chose qui il
y a encore quelques
années se trouvait chez Zola ou Dickens. Mais pas aujourd'hui, pas en bas
de chez soi...
Et pas avec des gens qu'on connaît, parfois...
Et croiser quelqu'un que je connais très bien, qui est très proche, et la
voir en train de faire
les restes d'un marché pour quelques légumes et qui devient rouge et
baisse les yeux quand
elle s'aperçoit que je suis suis là ...
Non, ça ne me fait toujours pas rire, non. Désolé.
Alors je rentre chez moi, j'allume l'ordinateur et je regarde la presse en
ligne. Et je lis des
trucs comme ça :
"pour faire pression sur les prix, la meilleure manière est de libérer la
concurrence"
Ou plus loin :
"L'économie française, qui accuse un chômage encore élevé et des déficits
lourds, avait
besoin d'une clarification. Les réformes manquaient de cohérence. Un an
après, elles en
gagnent."
Et je n'arrive toujours pas à prendre les choses à la légère.
En revanche, ce que j'aurais plutôt envie de faire, voyez-vous...
Ce que j'aurais plutôt envie de faire, c'est une irruption brutale dans le
bureau du journaliste
qui a écrit ça pour le choper par les cheveux, lui faire descendre les
escaliers de son
immeuble à coups de Doc Martens dans les côtes jusqu'au local à poubelles,
et lui plonger la
tête dans la plus dégeu du lot.
Et lui maintenir la tête dedans.
Pour qu'il se pénètre bien clairement de la "cohérence" de ma démarche.
Mais je suis un peu psychorigide, parait-il.


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